Un climat fou Allier

Un climat fou dans l'Allier?

Depuis quelques années beaucoup d'entre nous constatent au jour le jour que le climat devient "fou", c'est-à-dire qu'il change et comme on dit qu'il n'y a "plus de saison". N'importe qui dans ses loisirs mais plus encore les agriculteurs dans leur travail et dans la conduite des cultures se rendent compte de ces changements. Les échanges à l'amap avec les producteurs témoignent de cela  :  parler de la météo n'est plus une simple manière de converser légèrement et mécaniquement, c'est un vrai sujet d'étonnement, d'inquiétude, de réflexion pour adapter les pratiques.

Or on sait que ce changement global est réel, que l'homme en est responsable, que certaines de ses activités comme l'agriculture et l'élevage intensifs en sont des causes et que les agriculteurs en sont aussi les premières victimes au point de déstabiliser une partie du monde. C'est ce que montrait un précédent article : Agriculture et changement climatique. Tout cela est connu et des solutions existent au niveau individuel et collectif. Ainsi, un changement d'alimentation peut faire chuter très fortement ses émissions de gaz à effet de serre comme le montrait un autre article : Le changement climatique, le GIEC et le Panier. 

Mais au niveau local, il est comment le changement climatique au delà des impressions que nous avons chaque jour? Car un changement global, un réchauffement de la température globale, a des manifestations locales très nombreuses. C'est l'ambition de cet article : voir comment se manifeste dans l'Allier le changement climatique global. Quelles sont les manifestations locales de ce changement climatique global?

La méthode

Dès qu'on fait un peu de science la méthode est fondamentale et doit être précisée. Pour voir l'évolution du climat dans l'Allier, il faut déjà distinguer climat et météo. La météo c'est sur le temps court : celui de la journée voire de l'année alors que le climat c'est sur le temps long puisque pour établir le climat d'un lieu on travaille sur 30 ans. Les données climatiques sont en effet des moyennes sur trente ans. Quand on dit que le climat de tel endroit en mai c'est une température de 15°c et 50mm de précipitations, c'est qu'on a fait la moyenne des températures et des précipitations de mai sur les 30 dernières années.'

Pour voir les évolutions climatiques, donc sur 30 ans, il faudrait par exemple comparer les moyennes sur les années 1960-1990 avec celles des années 1990-2020. N'ayant accès à ces données et voulant voir les évolutions récentes particulièrement ressentie par les agriculteurs, j'ai choisi une méthode qui permet de voir la tendance d'évolution tout en travaillant sur des données assez longues pour avoir une fiabilité statistique car comparer le climat avec les données d'une année particulière n'a aucun sens. Pour voir l'évolution du climat dans l'Allier, la méthode choisie a été de comparer les données climatiques sur les trente dernières années avec les données météorologiques compilées des 10 dernières années. On va donc comparer  les moyennes des 30 dernières années avec celle des 10 dernières années pour voir la tendance d'évolution. Toutes les données météorologiques compilées viennent du site Historique-météo.net qui garde sur 10 ans les données météorologiques par ville. Le lieu choisi est bien sûr Montluçon et la période de données 2010-2019, l'année 2020 n'étant pas finie quand les données ont été collectées. 

Ces données ont ensuite été transformées en diagrammes climatiques ou ombrothermiques, l'outil classique de la climatologie et la hantise de tout collégien. Ceux-ci présentent pour chaque mois de l'année, les précipitations en colonnes et les températures en courbe. La particularité est que les graduations des axes des températures et des précipitations sont fixées : une graduation de précipitations est égale à deux graduations de températures. Pour faire simple, une graduation verticale correspond à 10mm de précipitations et à 5°c de température. Pourquoi ce rapport? Car il permet de faire apparaître les périodes de sécheresse quand la courbe des températures dépassent les précipitations. Sans ce rapport, les sécheresses ne sont pas visibles. Ces diagrammes ombrothermiques ont été mis au point, non par des climatologues mais par un botaniste, Henri Gaussen. Son objet n'était pas seulement le climat pour lui-même mais dans son rapport à la botanique. Quand la courbe des températures dépassent  celle des précipitations, il y a sécheresse : les végétaux souffrent d'un manque d'eau. Quand cette situation se reconduit sur deux mois consécutifs, les réserves à disposition dans le sol pour les plantes ne sont plus suffisantes depuis longtemps. Ce lien climat/végétation est très fort dans ce graphique : par exemple la très connue limite de culture de la vigne correspond au climat qui montre sur leur diagramme 1 mois minimum où les températures dépassent les précipitations. Ce lien climat botanique est d'ailleurs l'axe de recherche de Henri Gaussen qui a aussi  théorisé l'étagement de la végétation avec l'altitude et le versant (autre angoisse collégienne). Même si ce type de graphique présente quelques réserves pour les autres zones que tempérées (voir article), il est pour ce qui nous intéresse l'outil idéal : facile à comprendre et présentant ces sécheresses qui sont déterminantes pour l'agriculture et qui caractérisent l'évolution climatique sensible dans l'Allier. 

Donc voila dans quoi on s'embarque : comparer le climat de Montluçon sur les 30 dernières années avec les évolutions des années météorologiques 2010-2019 compilées dans des graphiques principalement ombrothermiques. Si vous êtes toujours intéressés et même si ça peut sembler un peu ennuyeux, en avant pour comprendre le changement climatique local de l'Allier.

Plus chaud, bien sûr

Au niveau global, le changement climatique est un réchauffement du climat mondial. L'Allier ne fait pas exception comme le montre l'évolution des températures ci-contre. En jaune, on trouve la température moyenne annuelle sur les 30 dernières années et en rouge celle des dix années considérées. Il y a une augmentation de température sur ces dix ans mais finalement assez faible et qui reste autour de la moyenne climatique. Cela se retrouve sur le deuxième graphique qui compare les températures moyennes mensuelles sur les trente dernières années et sur la période 2010-19. Les deux courbes sont quasiment superposées. Cette faiblesse du réchauffement local dans les chiffres va à l'encontre du ressenti des populations. Celui-ci est marqué par les phénomènes sensibles ou remarquables comme les canicules l'été ou les périodes d'hiver très doux qui sont plus nombreux au cours des dernières années. Toutefois ces épisodes se voient encore peu sur les graphiques qui prennent en compte des moyennes mensuelles ou annuelles qui lissent ces accidents. La hausse des températures moyennes n'est donc pas le phénomène le plus marquant du changement climatique dans l'Allier qui se manifeste avant tout par des épisodes de plus en plus nombreux de périodes anormalement chaudes en été ou en hiver.

Mais Surtout Plus Sec

Le changement climatique global se manifeste aussi par des changements en terme de précipitations. En effet, l'augmentation globale des températures bouleverse et accélère le cycle de l'eau et modifie le régime des précipitations avec des manifestations locales très différentes : augmentation des précipitations à un endroit, sécheresse ailleurs. Qu'en est-il dans l'Allier?

Le premier graphique est sans appel : si on excepte 2019 les précipitations annuelles sont très inférieures à la moyenne climatique qui est de 720mm annuels alors que sur 2010-2018, les précipitations annuelles ont été entre 500 et 400mm soit 30 à 45% de précipitations en moins chaque année. C'est énorme. Toutefois 2019 (comme 2020 même hors période d'étude) a été beaucoup plus pluvieuse avec presque 1200mm. (Ce chiffre est tellement différent que j'ai cru d'abord a une erreur statistique mais il est confirmé par les chiffres des communes environnantes qui montre un même décrochage et des valeurs proches). Il faut donc bien voir comment cela va évoluer et savoir si la norme va devenir ces années sèches ou s'il s'agit juste de plus d'instabilité avec des suites d'années très sèches alternant avec des suites d'années pluvieuses s'approchant ainsi de la moyenne climatique sur 30 ans. Il n'empêche que sur ces années 2010-2018 ce déficit hydrique de 30 à 45% chaque année est une modification profonde du climat local.

Le second graphique est tout aussi intéressant. Il compare les moyennes des précipitations mensuelles sur 30 ans (climat en bleu clair) avec celles sur la période 2010-19 (bleu foncé). Deux différences entre ces deux courbes. Tout d'abord les précipitations 2010-19 sont inférieures d'une dizaine de mm pour les mois de janvier, mars, avril, mai, juillet, octobre, novembre et décembre. En juin ce sont 20mm de moins, souvent sous forme de sécheresse vers la fin du mois. Si l'on s'en tient là, on pourrait penser que le régime des pluies, c'est-à-dire la période à laquelle elles tombent, est inchangé : il y a moins d'eau (10mm mensuels en moins) mais elles tombent au même moment. Pour la végétation, l'agriculture, ce serait moins grave mais ce n'est pas le cas.

 Le régime des pluies a changé comme le montrent les deux zones en bleu pastel. Elles sont le décalage entre la courbe du nouveau régime des pluies en bleu foncé et la courbe virtuelle et non tracée d'un régime des pluies de forme inchangée mais 10mm plus bas. Ces zones bleues correspondent à des déficits très forts par rapport au régime des pluies "normal" ou précédent. Le mois de février est en moyenne plus sec de 20mm. Quant à août et septembre, ils accusent réciproquement 40 et 30 mm de moins que les normales et 30 et 20 mm de moins que la ligne théorique d'un régime normal abaissé. Donc non seulement il tombe moins de précipitations mais le régime des pluies a changé, elles ne tombent pas au même moment. 

Le climat de l'Allier se caractérisait par des pluies toute l'année avec un pic en mai, un creux relatif en juillet et un 2e pic en août, la période mai-septembre étant globalement la plus pluvieuse de l'année. Sur les dix dernières années, les précipitations ont chuté avec 30 à 45% de pluie en moins mais le régime des pluies a aussi changé. Il y a toujours un pic de pluviosité en mai (70mm) puis une longue chute des précipitations jusqu'en aout et septembre avec seulement 30 mm. La période mai-septembre devient donc un long déclin des précipitations avec juillet, août et septembre comme mois les plus secs de l'année quand ils étaient parmi les plus pluvieux. Le régime des pluies estivales s'est donc inversé sur les 10 dernières années par rapport au climat normal de l'Allier. 

Un tel changement peut même être vu comme un changement de climat et c'est ce que nous verrons la prochaine fois.

Des sécheresses récurrentes

Cette modification du régime des précipitations doit être confrontée aux températures pour voir les périodes de sécheresse qui rappelons-le, se voient sur les diagrammes ombrothermiques quand la courbe rouge des températures passe au-dessus des précipitations en bleu. Quand ce phénomène se fait plusieurs mois de suite, on est véritablement face à une sécheresse grave.

Des sécheresses sont observables en avril et en juillet-août 2010,  en septembre 2012, en juillet-août 2013, en août 2015, en juin-juillet-août-septembre 2016, en juillet et octobre 2017,  en juillet-août-septembre 2018 et même en août 2019, année pourtant très pluvieuse. 

Sur ces dix ans, seules 2011, 2012 et 2014 n'ont pas connu de sécheresses en raison de cette modification du régime des pluies alors que le régime des températures n'a lui pas évolué comme nous l'avons déjà vu. 

2016 et 2018 sont d'ailleurs des années très remarquables avec 4 et 3 mois de sécheresse consécutives, fait rare sur le territoire métropolitain et réservé aux villes méditerranéennes.

Bref la baisse des précipitations mais surtout la modification du régime des pluies ont entrainé l'apparition d'un climat nouveau marqué par des sécheresses récurrentes chaque année en été et qui apparaissent comme un des traits marquants de l'évolution du climat.

Un changement de climat?

Sécheresses récurrentes, baisse de la pluviométrie de 35 à 40%, changement du régime des pluies avec la saison la plus humide qui devient un été sec. Tous ces changements partiels font-ils du climat de l'Allier un nouveau climat?Le changement est évident si on compare le diagramme de gauche, le climat montluçonnais sur 30 ans, et celui de droite qui montre son évolution récente sur 2010-19. Le changement se voit aussi sur l'image 2 (cliquez pour faire apparaître) avec un diagramme qui superpose les 2.

Déterminer un climat est une question complexe car on passe de l'analyse des chiffres et diagrammes à une analyse globale, une interprétation du climat. Celle-ci consiste à étudier les constantes du climat pour l'associer à un type défini par la classification de Köppen-Geiger. Pour la France, on compte 6 climats principaux comme le montre le schéma 3 (cliquez pour faire apparaître). Montluçon est en limite sud de la zone de climat océanique dégradé. Ce climat océanique dégradé est une variante du climat océanique avec la progression dans les terres. Par rapport au climat océanique, il est plus chaud mais l'amplitude thermique reste relativement faible, inférieure à 15°c. Il est humide toute l'année et n'a pas de saison sèche. Ce qui correspond bien au climat classique de Montluçon du diagramme de gauche. 

Essayons maintenant de classifier le diagramme de droite, c'est-à-dire le diagramme de Montluçon sur la période 2010-19. L'apparition d'une saison sèche en août et presque sèche en septembre interdit de le ranger dans les climats océaniques qu'ils soient classique, dégradé, voire même aquitain. Si l'on considère les autres climats français, le plus proche géographiquement, le climat montagnard ne colle pas non plus : il consiste en une variante plus froide et plus humide du climat local et n'a pas de saison sèche non plus. Le climat semi-continental pourrait géographiquement être un client puisqu'il est présent dans l'est de la France mais aussi dans les vallées de Rhône-Alpes et d'Auvergne en raison des reliefs qui coupent ces vallées de l'influence océanique, rôle que pourrait avoir le plateau limousin pour Montluçon. Toutefois en terme de caractéristiques climatiques, il y a quelques incohérences. Le climat semi-continental a une amplitude forte d'une vingtaine de degrés et celle de Montluçon n'a pas changé toujours à 15°c. En terme de régime des pluies la période la plus humide est l'été en climat semi-continental alors que pour Montluçon c'est maintenant une saison plus sèche voire sèche. Montluçon n'a donc pas non plus un climat semi-continental. 

Il ne reste donc qu'un candidat  potentiel à examiner parmi les climats hexagonaux : le climat méditerranéen, aussi surprenant que cela puisse paraître. En terme de température, Montluçon n'a que peu changé comme nous l'avons vu à part des épisodes caniculaires en été et des moments d'hiver doux. Ses caractéristiques thermiques ne sont toutefois pas très éloignées si l'on compare avec des villes de climat méditerranéen (image 4 à cliquer). Le régime des températures (c'est-à-dire l'évolution des températures sur l'année) est le même que dans le climat méditerranéen mais environ 5°c au-dessous. Pour Henri Gaussen, le climat est méditerranéen en terme de température si les températures moyennes sont positives toute l'année, ce qui est le cas de Montluçon. Pour Köppen, le climat est méditerranéen en terme de température si le mois le plus froid est entre -3 et 18°c, si 4 mois consécutifs ont plus de 10°c et si le mois plus chaud est à plus de 22°c de moyenne. Ces 3 conditions sont remplies par celui de Montluçon sur 2010-2019 qui présente en plus le même régime des températures que les villes méditerranéennes. Toutefois les températures ne sont pas une clef du climat méditerranéen aussi importante que les précipitations.

Maintenant, si l'on regarde l'image 4 qui compare le régime des précipitations, on remarque les mêmes caractéristiques entre Montluçon et ces villes de climat méditerranéens (même si les courbes ne sont pas identiques) : hiver et printemps pluvieux avec un creux en février et un pic avril-mai, un creux marqué de juin à août qui continue en septembre à Montluçon, puis une fin d'automne pluvieuse après un pic en octobre. On peut aussi remarquer que les précipitations à Montluçon entre 2010 et 2019 sont inférieures aux données climatiques (sur 30 ans) des villes méditéranéennes condidérées. Plus simplement, il a moins plus à Montluçon sur 2010-2019 que dans le climat méditerranéen de Narbonne, Carcasonne ou Avignon, ce qui n'était pas a priori une évidence. Pour Köppen, le climat est méditerranéen s'il y a une sécheresse estivale, si les précipitations sont inférieures à 40 mm durant le mois le plus sec et si les précipitations durant le mois le plus sec en été sont inférieures au tiers du mois hivernal le plus arrosé. Or Montluçon sur 2010-19 présente une sécheresse en août avec seulement 32mm. Seul le 3e critère n'est pas rempli mais avant tout en raison de la faiblesse des précipitations toute l'année puisqu'aucun mois n'atteint les 96mm. Pour Henri Gaussen, la principale caractéristique du climat méditerranéen est la sécheresse estivale, quand la courbe des températures dépasse celles des précipitations. C'est même la clef de détermination des climats méditerranéens pour lui, qu'il appelle indice d'aridité et qui conditionne l'apparition d'une végétation méditerranéenne. Il classifie même les climats méditerranéens en fonction du nombre de mois de sécheresse allant de 8 mois pour le climat xérothermoméditerranéen le plus marqué, à 1 mois de sécheresse pour le climat subméditerrannéen le moins marqué. 

Ainsi, aussi inattendu que cela puisse être, Montluçon a eu sur la période 2010-19 un climat subméditerranéen avec 1 mois de sécheresse estival (presque 2) et des régimes des pluies et des températures correspondant à ceux de villes de climat méditerranéen. 

C'est peut-être un atout touristique à développer mais un tel épisode ne peut qu'avoir des conséquences sur la végétation et c'est ce que nous verrons la  prochaine fois.

© Copyright SiteName. Tous droits réservés.